Un tombeau pour Sarkozy (article du Nouvel Observateur)

Publié le par revenonsenfrance

A trois reprises, depuis 2010, le président sortant a eu l’occasion de changer sa stature. Faute de cela, il donne aujourd’hui le sentiment de rechercher moins l’adhésion que la réhabilitation.

 

La défaite de Nicolas Sarkozy est désormais considérée comme une évidence par la quasi-totalité des acteurs et des observateurs politiques. Par précaution, les uns et les autres ne le confessent qu’en privé. On ne force pas le trait en écrivant ici qu’on trouve aujourd’hui plus facilement des socialistes qui ne veulent pas vendre la peau de l’ours que des dirigeants UMP qui croient encore aux chances de leur champion. Tous notent sur le mode étonné, que le président sortant parait avoir perdu la main. Cette campagne qui devait être une guerre-éclair, lui file entre les doigts. Chaque fois qu’il tente de la relancer, un évènement, une déclaration ou une polémique viennent briser son élan. 

Tout cela fini par donner le sentiment d’une agitation stérile, doublée d’un épuisement progressif. La vraie question est aujourd’hui de comprendre pourquoi un candidat réputé pour son professionnalisme et doté de surcroit d’une énergie sans pareille, s’est mis dans une situation aussi périlleuse, au point qu’il envisage désormais publiquement ce que pourrait être sa nouvelle vie, quand le couperet sera tombé.

Comme toujours, dans ce type de campagne, ce qui ne marche pas renvoie à des choix anciens dont on n’a pas mesuré, à chaud, toute la portée mais dont on découvre, après coup, combien ils furent néfastes.

 

La première erreur du candidat Sarkozy date du 30 juillet 2010. C’est ce jour-là, à Grenoble ? qu’il a choisi de revenir, avec fracas, sur ses fondamentaux sécuritaires, dans un lien réaffirmé entre délinquance et immigration. Derrière ce discours, il y avait une vision de la société française et, plus précisément, la conviction que les classes populaires n’étaient pas définitivement perdues pour la droite. Pour les stratèges de l’Elysée, leur déception à l’égard des promesses non tenues sur le chômage et le pouvoir d’achat ne les laissaient pas pour autant insensibles à la réaffirmation du sarkozysme originel. Le calcul faisait pourtant l’impasse sur l’essentiel : le court-circuit intervenu entre le président et ceux qui avaient tant contribué à sa victoire de 2007.

En se déportant ainsi vers la droite, Nicolas Sarkozy a donné à Marine Le Pen le coup de pouce dont on mesure aujourd’hui les effets. Le 30 juillet 2010, plutôt que de solder sa précédente campagne, le président a voulu réenfiler ses habits défraichis de candidat. Au lieu de se représidentialiser, au s’installant au centre de l’échiquier politique et s’adressant en priorité aux classes moyennes, il s’est engouffré dans la première impasse à droite. Depuis, il n’a jamais su redresser la barre.

 

La seconde erreur de Nicolas Sarkozy date de l’été 2011. Alors que les marchés financiers tremblaient à nouveau sur leurs bases, il n’a pas compris que la crise grecque et, au-delà, les menaces qui pesaient sur l’Union européenne, lui donnait l’occasion, à un an de la présidentielle, de s’installer dans une nouvelle posture. Celle d’un chef de l’Etat courageux et rigoureux, ennemi de toute démagogie dés lors que la réforme du pays était la condition de sa survie. Une partie de l’opinion attendait, à cette époque, qu’il sache prendre les mesures douloureuses qui s’imposaient à tous, et pas seulement en France. Mais au lieu d’un plan de rigueur, on n’eut alors que du rafistolage et de la petite tactique. Tout ce qui a été annoncé début 2012 – notamment la TVA dite sociale – aurait été perçu, à ce moment là, non pas comme le geste désespéré d’un président en fin de mandat mais comme le premier acte d’un nouveau quinquennat, placé sous le signe du redressement national.

Dans son dialogue inégal avec la chancelière allemande, Nicolas Sarkozy n’a voulu retenir que la constitutionnalisation de la règle d’or, censée piégée la gauche. Il est ainsi passé à côté d’une occasion – celle là véritablement en or – de devenir ce qu’il n’avait jamais su être depuis son élection. Sans atteindre de surcroit les objectifs politiciens qu’il s’était lui même fixé ! La confirmation de François Fillon, neuf mois auparavant, l’empêchait, il est vrai, de renverser la table comme il aurait dû le faire. C’est dans ces circonstances que Nicolas Sarkozy a échoué dans sa dernière tentative de rompre avec lui-même.

 

La troisième erreur du président sortant date de la fin 2011. Au lendemain de la primaire socialiste, il a cru que le pilonnage ad hominem de François Hollande allait installer dans l’opinion une exercice de comparaison dont il ne pouvait que sortir grandi. Les tâtonnements d’un candidat PS, prisonnier de ses jeux d’alliances avec les Verts et des jeux de courants de son propre parti, n’ont pas été alors exploités comme ils auraient dû l’être. Plutôt que de mettre en scène la cohérence de l’action gouvernementale face à l’incohérence des choix de son challenger, Nicolas Sarkozy a voulu faire subir à François Hollande le même traitement que celui infligé en son temps à Ségolène Royal. A droite, sur consigne de l’Elysée, on a personnalisé l’affrontement plutôt que de le politiser. Avec le recul, on voit bien que Nicolas Sarkozy est véritablement entré en campagne durant ces semaines décisives. C’est ainsi, en tous cas, que l’ont compris les Français.

Mais dans cette affaire, le président sortant mesuré que cette personnalisation du débat ne pouvait jouer dans le sens espéré. Elle n’a d’ailleurs fait que réveiller l’hostilité viscérale de l’opinion à l’égard de Nicolas Sarkozy dans ce qui apparaissait soudain comme un quasi-référendum sur sa propre personne. Avec pour seul résultat de maintenir un champion socialiste, ô combien décevant, au plus haut des sondages, pour la simple raison qu’il apparaissait comme le seul en mesure de refermer la parenthèse sarkozyste.

 

Avec ses trois erreurs, le président sortant a réussi l’exploit de se lancer officiellement dans la bataille, début février, avec aux pieds deux boulets : celui de son bilan et celui de sa personnalité. Mieux – ou pis, c’est selon – il s’est enferré dans une stratégie sans issue qui consiste, pour l’essentiel, à convaincre l’opinion que le Sarkozy, cru 2012, conserve la même saveur que celui de 2007. Sa première interview de candidat au Figaro Magazine ne portait pas pour rien sur «ses valeurs pour la France». C’était une façon de dire qu’il n’en avait pas changé. Son affiche de campagne ("Une France forte") est venue souligner que son véritable projet était de maintenir plutôt que d’entrainer. A chaque fois qu’il a pris la parole, en meeting ou à la télévision, Nicolas Sarkozy a voulu faire la démonstration qu’il voulait renouer avec ses options et ses méthodes de 2007. S’il avait espéré mettre en scène la continuité de son action, il ne s’y serait pas pris autrement. Mais c’est précisément, ce que rejettent aujourd’hui des Français, furieux de son piètre bilan et exaspéré par son comportement.

Dans cette campagne, François Hollande a beau jeu d’expliquer que son principal adversaire ne parle qu’à son propre nombril. Tout se passe comme si le président sortant cherchait moins l’adhésion qu’une forme de réhabilitation. Du coup, il s’enferme, depuis quelques semaines, dans une tentative désespérée pour justifier des actes ou des choix politiques – le Fouquet’s notamment – pour lesquels le jugement des Français est plié depuis belle lurette. Pour espérer renverser le cours des choses, Nicolas Sarkozy devrait essayer d’expliquer le sens réel du nouveau mandat qu’il brigue désormais. Au lieu de ça, dans un étonnant narcissisme, il monte au front en supportant seul, sur ses épaules, le poids de son quinquennat, entouré par des hommes et des femmes qui sont l’expression même d’une continuité revendiquée.

 

Pour être crédible, ce nouveau Sarkozy aurait dû être installé sinon depuis plusieurs années, du moins depuis quelques mois. On ne bricole pas, dans l’urgence, pareil changement de stature. Ce qui n’a pas été fait en 2010 ou même 2011, ne saurait l’être dans le simple élan d’une campagne, fut-elle menée avec l’énergie du désespoir. A force de dire qu’il n’a pas changé, Nicolas Sarkozy installe l’idée qu’il a perdu l’essentiel, c'est-à-dire la force de rompre. Il accrédite la thèse, désespérante pour le siens et insoutenable pour une large majorité de l’opinion, qu’il joue d’abord pour lui, qu’il ne pense qu’à lui et donc à la trace qu’il laissera demain dans l’Histoire. En politique, on n’appelle pas ça faire campagne mais bien bâtir son tombeau.

 François Bazin - Le Nouvel Observateur

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